Il existe des événements qui ressemblent à de simples rendez-vous artistiques et d’autres qui révèlent, presque malgré eux, le chemin parcouru par une organisation. L’invitation adressée à Kocou Patrick Habib Dadjo, président et cofondateur de Voix d’Artistes, pour une résidence de création au Tictac Art Centre de Bruxelles appartient clairement à cette seconde catégorie.
Du 21 septembre au 2 octobre 2026, le plasticien béninois prendra part, aux côtés de l’artiste guatémaltèque Alex Barnica, à une résidence consacrée aux arts visuels dans l’un des lieux artistiques indépendants les plus singuliers de Bruxelles. La résidence sera accompagnée d’une exposition au sein même de la galerie du Tictac.
L’événement pourrait être présenté comme une nouvelle étape dans le parcours d’un jeune artiste. Ce serait toutefois réduire considérablement ce qui se joue derrière cette invitation. Car au delà de la présence d’un artiste béninois dans un espace bruxellois, cette résidence raconte une rencontre entre des trajectoires, des territoires et des manières différentes de penser la création. Elle dit aussi quelque chose d’une association née à Marseille qui cherche précisément à construire des passerelles entre artistes, disciplines et cultures.
Le Tictac Art Centre n’est pas une galerie comme les autres. Fondé à Bruxelles en 2018 par David Zambrano et Mat Voorter, le lieu s’est progressivement imposé comme un espace indépendant consacré à la rencontre entre plusieurs formes artistiques. Danse, improvisation, performance, arts visuels, ateliers, recherches et résidences y cohabitent dans un environnement pensé avant tout comme un lieu de création et d’échange. C’est justement cette philosophie qui donne à la résidence de Patrick Dadjo une portée particulière.
Un lieu qui rend les frontières artistiques poreuses

Situé au 34 rue Émile Carpentier à Bruxelles, le Tictac Art Centre occupe un ancien atelier d’imprimerie. Le lieu abrite notamment un grand studio de danse et un espace de galerie plus réduit donnant sur la rue et ouvrant également sur une cour intérieure.
Le Tictac ne fonctionne pas selon une conception traditionnelle de l’espace culturel dans lequel l’artiste arrive avec une œuvre terminée, l’accroche au mur et repart quelques jours plus tard. Le centre revendique au contraire une approche fondée sur la recherche, l’expérimentation et la coexistence des disciplines.
Depuis sa création, le lieu accueille des artistes venus de nombreux pays et de différents champs de la création. La galerie a ainsi vu passer des peintres, des designers et des artistes visuels originaires notamment du Brésil, de Slovénie, d’Espagne, de Russie, du Venezuela, d’Italie, du Chili, des Pays Bas, des États Unis, de l’Inde, du Mali, de la Colombie, du Costa Rica ou encore de l’Islande. Cette dimension internationale constitue l’une des caractéristiques les plus fortes du Tictac.
Le centre se définit lui-même comme une initiative indépendante, fonctionnant sans financement structurel et construite par et pour les artistes. Son histoire est intimement liée à celle de David Zambrano, figure majeure de la danse contemporaine et de l’improvisation, qui a enseigné son approche dans plus de 78 pays et fait du dialogue entre artistes venus de différents horizons l’un des fondements de son travail.
Dans ce contexte, la présence de deux artistes issus de mondes aussi éloignés géographiquement que le Bénin et le Guatemala n’a rien d’anecdotique. Elle s’inscrit dans l’ADN même du lieu.
Patrick Dadjo, du Bénin à Marseille puis Bruxelles

Pour Voix d’Artistes, cette résidence constitue également une étape importante.
L’association, basée à Marseille, s’est donné pour mission de soutenir les artistes, de favoriser leur visibilité et de créer des espaces de rencontre autour de la création. Ses activités couvrent plusieurs disciplines, parmi lesquelles la peinture, la musique, la danse, la photographie, la poésie et les pratiques visuelles contemporaines. Son objet associatif insiste notamment sur les échanges culturels internationaux, les résidences artistiques et les collaborations entre artistes de différents pays.
L’invitation de Patrick Dadjo au Tictac se veut une concrétisation particulièrement cohérente de cette ambition. Né au Bénin, Kocou Patrick Habib Dadjo est artiste plasticien et étudiant en arts plastiques. Il est également président et cofondateur de Voix d’Artistes. Son parcours artistique s’intéresse notamment aux questions de mémoire, de transmission, de récits de vie et de dialogue entre les cultures.
Ce qui mérite d’être observé ici, c’est que son rôle au sein de Voix d’Artistes ne l’éloigne pas de la création. Au contraire, l’association semble constituer pour lui un prolongement naturel de sa pratique artistique. L’artiste devient ainsi aussi organisateur, passeur et interlocuteur entre différents territoires artistiques. Cette position est intéressante dans un contexte où les artistes émergents sont souvent confrontés à une difficulté qui dépasse largement la question de la création elle même. Produire une œuvre ne suffit plus nécessairement. Il faut pouvoir rencontrer des publics, accéder à des espaces de création, entrer en dialogue avec d’autres artistes, comprendre les écosystèmes culturels et circuler entre les territoires.
Une résidence internationale peut alors devenir bien davantage qu’un séjour de production. Elle peut constituer un espace de transformation.
Une rencontre avec Alex Barnica


Patrick Dadjo ne sera pas seul dans cette aventure. Le second artiste invité est Alex Barnica, peintre, plasticien et muraliste originaire de Ciudad de Guatemala. Né en 1982, Barnica a étudié les beaux arts au Pérou avant de poursuivre une formation en arts plastiques au Guatemala. Son parcours l’a ensuite conduit vers différents territoires, jusqu’à son installation à Nouakchott, en Mauritanie.
Cette trajectoire géographique est essentielle pour comprendre son travail. Barnica appartient à ces artistes dont la pratique semble s’être construite dans le déplacement. Son œuvre s’est développée au contact de paysages, de populations et de cultures différentes. Son parcours artistique l’a conduit à expérimenter la matière, la couleur, la perspective, l’échelle, la réalité et le rêve.
Son travail témoigne notamment d’une fascination pour les paysages mauritaniens. Une exposition présentée en Allemagne en 2023 sous le titre Atayr proposait ainsi au spectateur une forme de voyage aérien au dessus des paysages de la côte mauritanienne. La mer, le désert, les oiseaux et les jeux de perspective y devenaient les éléments d’une réflexion picturale sur un territoire où l’eau et le sable se rencontrent. Cette capacité à transformer un territoire en matière picturale constitue l’un des aspects les plus intéressants de son parcours.
Mais Barnica ne s’est pas limité à la peinture de chevalet. Son travail comprend également une importante dimension murale et collaborative. Il a notamment participé à des projets de street art et de création collective en Mauritanie. En 2019, il a ainsi participé au projet Vivre Ensemble, organisé dans le quartier de Sebkha à Nouakchott, autour d’une œuvre murale participative réunissant plusieurs artistes et des habitants. Dans d’autres projets, son travail s’est inscrit dans des contextes éducatifs et communautaires, notamment au Guatemala. Cette dimension collective offre une clé de lecture intéressante pour comprendre sa présence au Tictac.
Deux trajectoires, plusieurs territoires
D’un côté, un artiste béninois qui évolue entre création plastique, transmission et construction de réseaux artistiques. De l’autre, un artiste guatémaltèque installé en Mauritanie, dont la pratique s’est nourrie du déplacement, de la peinture, de la fresque et de la rencontre avec différents environnements culturels. Entre les deux, Bruxelles. La capitale belge devient ici beaucoup plus qu’une ville d’accueil. Elle devient un territoire de liaison. C’est précisément ce qui donne à cette résidence une dimension que l’on pourrait qualifier de géographique autant qu’artistique. Le parcours des deux artistes dessine une diagonale inhabituelle entre l’Afrique de l’Ouest, l’Amérique centrale et l’Europe.
Le Bénin rencontre le Guatemala. Le Sahel rencontre l’Afrique de l’Ouest. Marseille rencontre Bruxelles. Et derrière ces géographies, ce sont surtout des expériences humaines et artistiques qui se confrontent.
Il serait toutefois prématuré de parler d’une fusion artistique entre les deux artistes. Une résidence n’est pas nécessairement un projet dans lequel deux créateurs doivent produire une esthétique commune. Sa véritable richesse peut résider précisément dans la possibilité de préserver les singularités tout en créant un dialogue. Le résultat le plus intéressant pourrait donc ne pas être une œuvre commune. Il pourrait être ce qui se produit lorsque deux pratiques se retrouvent dans le même espace pendant plusieurs jours.
Une conversation. Une influence. Une remise en question. Une découverte. Ou simplement une nouvelle manière pour chacun de regarder son propre travail.
La résidence comme laboratoire
C’est précisément à ce niveau que la notion de résidence artistique prend tout son sens. Une exposition classique montre généralement un résultat. Une résidence montre aussi, même indirectement, le processus qui mène au résultat. Le temps consacré à la recherche change la relation de l’artiste à son œuvre. Il permet d’expérimenter sans avoir immédiatement à répondre aux attentes d’un marché, d’un commanditaire ou d’un public. Le Tictac revendique justement cette liberté dans ses programmes artistiques. Les artistes accueillis dans ses résidences bénéficient d’un environnement qui privilégie la recherche et l’expérimentation.
Dans le cas de la galerie, les résidences consacrées aux arts visuels durent généralement deux à trois semaines. Les artistes disposent ainsi d’un temps consacré à la création tout en pouvant présenter des œuvres existantes au public. La résidence de Patrick Dadjo et Alex Barnica s’inscrit exactement dans cette logique. Pendant près de deux semaines, le Tictac devient donc à la fois atelier, laboratoire et espace d’exposition.
Cette articulation entre création et présentation est particulièrement intéressante. Elle permet au public de découvrir non seulement des œuvres mais aussi un moment précis dans le parcours des artistes. Une œuvre exposée à Bruxelles en septembre 2026 ne sera pas nécessairement identique à celle qu’un visiteur aurait pu voir quelques mois auparavant à Marseille, Nouakchott ou ailleurs. Le déplacement transforme parfois le regard de l’artiste avant même de transformer son œuvre.
Une étape importante pour Voix d’Artistes
Pour une association créée autour de l’idée de circulation des artistes et des cultures, cette invitation constitue également un signal important. Voix d’Artistes affirme vouloir construire des ponts entre les disciplines, les générations et les cultures. Son objet comprend notamment l’organisation de résidences artistiques et d’échanges internationaux. La présence de son président dans un lieu comme le Tictac donne une dimension concrète à cette orientation.
Elle fait comprendre surtout qu’une association culturelle peut être autre chose qu’un cadre administratif destiné à organiser des événements. Sa participation peut tout aussi être vue comme un outil de mobilité artistique. Cette distinction mérite d’être soulignée.
Dans le paysage culturel contemporain, la mobilité est devenue un enjeu majeur pour les artistes. Les rencontres internationales permettent de découvrir d’autres méthodes de travail, d’autres réseaux professionnels et d’autres publics. Elles peuvent aussi déplacer les représentations. Lorsqu’un artiste africain est invité dans un espace européen, il ne vient pas seulement montrer une œuvre produite ailleurs. Il entre dans une conversation avec un contexte artistique différent. La même chose vaut pour Alex Barnica.
Son parcours prouve que les catégories géographiques deviennent rapidement insuffisantes pour décrire les artistes contemporains. Peut on encore définir un artiste uniquement par son pays d’origine lorsqu’il est né au Guatemala, formé au Pérou, installé en Mauritanie et exposé en Europe ? La résidence bruxelloise offre précisément un espace dans lequel ces appartenances multiples peuvent coexister.
Bruxelles, une scène artistique propice aux rencontres

Le choix de Bruxelles n’est pas non plus sans importance. La capitale belge possède un écosystème artistique particulièrement dense, réunissant institutions, galeries commerciales, centres d’art, espaces indépendants, collectifs et initiatives portées directement par les artistes. Le Tictac appartient à cette dernière famille. Il occupe une position singulière dans l’écosystème bruxellois parce qu’il ne se limite pas à une discipline. Son identité s’est construite autour de l’improvisation, de la danse et de la performance, tout en laissant une place réelle aux arts visuels.
Cette transversalité explique probablement pourquoi un peintre peut y trouver un contexte de recherche différent de celui d’une galerie traditionnelle. Le lieu n’est pas seulement destiné à regarder. Il est destiné à faire. Cette différence peut sembler subtile, mais elle change profondément l’expérience artistique.
Une exposition qui vient après le travail
La résidence et l’exposition ne doivent donc pas être considérées comme deux événements séparés. L’exposition est l’aboutissement visible d’un temps de recherche. Pendant que les œuvres apparaissent dans l’espace de la galerie, le public est confronté à la trace d’un processus qui s’est déroulé quelques mètres plus loin. Cette relation entre atelier et exposition est particulièrement importante dans un espace indépendant comme le Tictac.
Le public peut y découvrir des artistes dans une temporalité différente de celle des grandes institutions. Il peut rencontrer une œuvre encore proche de son moment de création. Il peut également découvrir un artiste au moment précis où sa pratique évolue. C’est peut être là que réside l’un des intérêts majeurs de cette résidence. Elle ne présente pas simplement deux artistes. Elle présente deux parcours en mouvement.
Un rendez vous qui dépasse la seule question de la visibilité
Il serait facile de présenter cette invitation comme une nouvelle occasion de visibilité pour un artiste béninois. Mais cette lecture serait trop limitée. La visibilité est évidemment importante. Elle permet à un artiste de rencontrer de nouveaux publics et de nouveaux professionnels. Mais une résidence internationale produit potentiellement quelque chose de plus durable. Elle construit des relations. Elle crée des connexions. Elle ouvre des conversations. Elle permet à des artistes de se situer autrement dans le paysage contemporain.
Pour Voix d’Artistes, cette dimension est particulièrement cohérente avec l’identité que l’association cherche à développer. L’association ne se présente pas simplement comme une structure de diffusion. Elle revendique une mission de soutien à la création, de transmission et de dialogue interculturel. La résidence de Bruxelles constitue donc une expérience qui permet de mettre ces principes à l’épreuve du réel.
Une Afrique artistique qui circule
Il existe également, derrière cette résidence, une question plus large. Comment les artistes africains circulent ils dans le monde de l’art contemporain ?
Pendant longtemps, le récit dominant sur les artistes africains a souvent été construit depuis l’extérieur du continent. Les artistes étaient présentés à travers leur origine, leur identité ou leur appartenance culturelle avant même que leur langage artistique ne soit véritablement interrogé. Les nouvelles générations d’artistes et les réseaux qui les accompagnent contribuent progressivement à modifier cette dynamique. Ils circulent, exposent, collaborent, enseignent, créent des réseaux et participent à des résidences. Ils ne sont plus seulement les représentants d’un territoire.Mais, ils deviennent des acteurs d’une scène artistique internationale.
La présence de Patrick Dadjo au Tictac doit être comprise dans cette dynamique sans pour autant lui faire porter une représentation qu’il n’a pas nécessairement revendiquée. Il ne vient pas à Bruxelles uniquement en tant qu’artiste béninois. Il vient avec son histoire, sa pratique, ses recherches et son expérience. Mais son parcours montre aussi qu’une création artistique peut traverser les frontières sans perdre son ancrage.
Le sens d’une rencontre
Il faudra attendre la fin de la résidence pour mesurer ce que cette rencontre aura réellement produit. C’est peut être justement ce qui rend l’événement intéressant. On connaît le lieu. On connaît les artistes. On connaît les dates. On connaît les parcours. Mais on ne connaît pas encore les œuvres qui sortiront de cette rencontre. Et c’est dans cette incertitude que commence véritablement la création.
Le Tictac ouvre un espace. Alex Barnica y apporte son expérience de peintre et de muraliste, son regard construit entre Guatemala et Mauritanie, son rapport à la matière, aux paysages et aux cultures rencontrées. Patrick Dadjo y apporte son propre parcours, son expérience de plasticien béninois, son intérêt pour la mémoire, la transmission et le dialogue culturel, ainsi que l’expérience associative construite avec Voix d’Artistes.
Bruxelles devient alors le troisième élément du dialogue. Le résultat pourrait prendre la forme de nouvelles œuvres. Il pourrait tout aussi apparaître dans les échanges, les discussions, les expérimentations ou les rencontres qui auront lieu pendant la résidence. Dans tous les cas, l’enjeu dépasse le simple accrochage de quelques tableaux.
Une histoire qui commence le 21 septembre
Le 21 septembre 2026, les portes du Tictac s’ouvrent donc sur une rencontre entre deux artistes dont les parcours ont été façonnés par le déplacement. Pendant près de deux semaines, le lieu deviendra leur espace de travail et leur espace d’exposition. Le public bruxellois pourra découvrir leur univers tandis que les artistes disposeront du temps nécessaire pour poursuivre leurs recherches.
La programmation officielle du Tictac indique une résidence et exposition du 21 septembre au 2 octobre 2026. Le 3 octobre, le centre prévoit par ailleurs une nouvelle édition de Crude Saturday, une plateforme ouverte aux pratiques performatives et aux expériences spontanées. Cette précision de calendrier est importante, car elle permet de distinguer la période officielle de résidence et d’exposition de l’événement programmé le lendemain. Mais au delà des dates, une chose demeure.
Une invitation artistique n’est jamais seulement une ligne dans un calendrier. Elle raconte une confiance. Elle révèle un réseau, témoigne d’un chemin parcouru. Et dans le cas de Voix d’Artistes, elle matérialise une ambition qui dépasse les frontières de Marseille et de la France. L’association veut créer des ponts. À Bruxelles, pendant deux semaines, ces ponts prennent une forme concrète. Et au milieu de tout cela, il reste l’essentiel. La création.
Celle qui n’a pas besoin de passeport pour voyager, mais qui a besoin d’espaces pour naître, de rencontres pour évoluer et de regards pour continuer son chemin. La résidence de Patrick Dadjo et Alex Barnica au Tictac Art Centre est peut être cela avant tout. Un espace de passage. Un moment de recherche. Une rencontre entre deux univers. Et peut être, au terme de ces deux semaines, le début d’une histoire artistique que personne ne peut encore entièrement écrire.





